Didier Fasin entre au Collège de France: “L’inégalité la plus profonde est celle avant la vie elle-même”

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Un anthropologue de la santé
En accédant à la chaire annuelle de santé publique du Collège de France, Didier Fassin renoue avec ses premières amours : cet anthropologue et sociologue qui enseigne depuis dix ans les sciences sociales au prestigieux Institute for Advanced Study de Princeton, aux Etats-Unis, a, dans sa jeunesse, été médecin en Inde, en Tunisie et en France. Cette expérience lui avait cependant laissé un goût d’inachevé. « Je me rendais compte que l’outil médical était insuffisant parce que la médecine donne un accès pauvre à la relation humaine et ne permet pas de réfléchir politiquement aux inégalités constatées sur le terrain », racontait-il en 2010.

Didier Fassin décide donc de se tourner vers les sciences sociales. Après une thèse, sous la direction de Georges Balandier, consacrée, en 1988, aux « thérapeutes et aux malades » de la banlieue de Dakar, il choisit de s’intéresser, en anthropologue, à des sujets aussi divers que la mortalité maternelle en Equateur, le handicap au Sénégal et le sida en Afrique australe. Son activité de chercheur se double d’un engagement dans les institutions : il devient, au début des années 2000, vice-président de Médecins sans frontières, puis du Conseil national du sida et des hépatites virales (CNS). Ce qui se fait d’intéressant en sciences sociales, résumait-il en 2010, se réalise « aux frontières » de la participation et de l’observation.

Réflexion sur le traitement de la pauvreté
Ce travail d’anthropologue de la santé s’accompagne alors d’une réflexion sur le traitement de la pauvreté, de l’exclusion et de l’immigration en France. En 2004, il publie une Sociologie des lieux d’écoute. Des maux indicibles (La Découverte) qui, à travers l’étude de cinq lieux ouverts aux chômeurs, aux victimes de violence, aux adolescents, aux personnes fragiles ou aux pauvres, analyse le tournant compassionnel des politiques menées dans le cadre de ce qu’il appellera plus tard le « gouvernement humanitaire ». « Les inégalités sont aujourd’hui traduites en souffrance sociale, les violences en termes de traumatismes, les questions politiques en termes humanitaires », résumait-il en 2010.

Sa réflexion se porte ensuite vers les « économies morales », c’est-à-dire les normes et les valeurs qui fondent les pratiques politiques et sociales. Didier Fassin étudie ainsi le déploiement de la raison humanitaire dans les ONG et les Etats, en France, au Venezuela et en Palestine (La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Seuil, 2010) tout en s’interrogeant sur la question de la violence. Il retrace ainsi la généalogie de la catégorie de victime dans L’Empire du traumatisme (coécrit avec Richard Rechtman, Flammarion, 2007) avant de réaliser une anthropologie de la police des quartiers (La Force de l’ordre, Seuil, 2011), puis, de la condition carcérale (L’Ombre du monde, Seuil, 2015).

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